COMMUNISME


COMMUNISME
COMMUNISME

Le communisme fut couramment présenté, jusqu’à l’effondrement du système soviétique, comme une interprétation de l’histoire permettant tout à la fois de justifier l’antériorité du projet marxiste sur tous les autres et de ne pas lui interdire d’apparaître comme l’aboutissement évolutionniste de l’histoire de l’humanité. Nous n’avons pas cherché ici à lui trouver autant d’ancêtres qu’il s’en était naguère annexés dans la sphère de l’histoire (paysans italiens en révolte, au début du XIVe siècle, que les Fraticelli franciscains ramenaient, selon Kautsky, vers le communisme primitif) ou dans celle de la théorie (le Platon de la République , dont la société égalitaire était fondée sur la participation de l’homme libre à la vie politique bien plus que sur des relations maître-esclave).

Le communisme moderne, conçu comme paradis perdu, pousse plus profondément ses racines dans l’histoire des idées que dans celle des hommes. Même si ces derniers se sont peut-être attachés à en effacer les traces, éphémères et dispersées, le thème d’une société idéale reposant sur la communauté des biens apparaît vraiment au XVIe siècle dans l’utopie de Thomas More, s’incarne au XVIIe siècle dans la république chrétienne des Guaranis (Paraguay), avant de faire l’objet, à partir du XVIIIe siècle, d’une théorisation puis d’un travail de consolidation et de ressourcement permanents. Ce bonheur primitif prend réellement corps à la lecture de Jean-Jacques Rousseau, inspiré par le mythe du bon sauvage. Tout au long du XIXe siècle, et avec de multiples variantes, la pensée de gauche fonde sa vision de la société démocratique future sur les bases qu’en a jetées le philosophe genevois et telles que la Révolution française a tenté de les mettre en œuvre.

C’est avec le développement du prolétariat industriel et la formation du mouvement ouvrier, dans un contexte de lutte révolutionnaire sur-déterminée par des questions nationales (1848), que le communisme bascule vers un projet universaliste qui vise à changer effectivement les bases de la société. Celle-ci étant le champ d’une lutte de deux classes à l’échelle mondiale, il convient de constituer, pour en réussir la subversion, un parti de la classe ouvrière de dimension planétaire. Le marxisme, qui s’impose comme son exclusif substrat idéologique, lui procure une philosophie de l’histoire qui lui garantit de constituer la dernière étape d’une accession de l’humanité à la société parfaite. Tout a en effet commencé avec le communisme primitif qui, dégradé en matriarcat puis en patriarcat, conduisit, beaucoup plus tard, à l’esclavagisme antique, au servage médiéval et, finalement, à l’avènement du capitalisme bourgeois. Du refus d’endosser le patrimoine de cette société bourgeoise dans ses acquis naît un projet global, qui aspire à donner à la fois à l’humanité un regard définitif sur son passé et la certitude d’un devenir heureux. Cette complétude lui assure près de cent cinquante ans de pérennité idéologique.

Aux origines

« L’homme est né libre et partout il est dans les fers », constate Rousseau dans le premier chapitre du Contrat social (1762). Seule la volonté générale, c’est-à-dire l’accord entre les individus qui composent la société dans son ensemble, garantie par la souveraineté populaire, peut faire du pouvoir politique l’expression même du Bien et permettre l’émancipation humaine. Une pensée en rupture avec celle des philosophes du siècle, qui voient dans le despotisme éclairé la forme d’un gouvernement soumis à la raison universelle. Et une conception qui se démarque de leurs inspirateurs, en premier lieu Hobbes, partisan d’un État indépendant et d’un pouvoir fort au sein duquel la souveraineté populaire ne vise pas à donner le pouvoir au peuple, mais à libérer le monarque de toute subordination à l’égard de Dieu et des clercs de l’Église.

Dans son Discours sur l’origine et le fondement de l’inégalité parmi les hommes (1755), Rousseau affirme déjà que « Le premier qui, ayant enclos un terrain, s’avisa de dire “Ceci est à moi”, et trouva des gens pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile » et décrit la propriété comme étant l’institution génératrice des malheurs de l’homme. À l’instar de beaucoup de ses contemporains, en particulier le curé Meslier, qui prône le retour à la communauté villageoise et à un communisme agraire, Rousseau voit en l’appropriation du sol un état de fait tardif, avatar de l’état de nature où dominait l’indivision des terres. Son influence s’exerce sur un autre ecclésiastique, Mably, partisan d’un socialisme ennemi de la cupidité, et sur Morelly qui, dans son Code de la nature (1755), fait le pari du progrès économique et d’une cité prospère régie par une théorie des besoins. Rousseau marque enfin Collignon, dont L’Avant coureur du changement du monde entier (1786) annonce certains des débats les plus virulents de la Révolution française.

La question de la propriété et, plus généralement, celle de l’activité économique grâce à laquelle celle-ci peut prospérer, concentre de nombreuses ambiguïtés: Rousseau se prononce pour l’attribution à chaque citoyen d’une terre suffisante (comme dans le cas corse), tout en estimant que la propriété établie doit être protégée comme fondement de l’ordre et de la paix. Au-delà du débat récurrent, qui sera celui de toutes les réformes agraires, s’opposent deux approches intellectuelles, qui s’interpénètrent au cours du siècle: celle qui, derrière les physiocrates, traite le commerce comme un moyen de richesse et de paix (Montesquieu) et celle qui voit là une immoralité et un facteur de guerre à l’échelle internationale.

« Liberté, Égalité, Sûreté des propriétés » fut l’une des premières devises jacobines. La Révolution française a vendu les biens du clergé plus qu’elle ne les a nationalisés. Les « accapareurs » qui refusent de vendre si on ne leur garantit pas une plus-value suffisante sont les seuls riches bourgeois que la loi ait timidement mis en cause. Il faut attendre Thermidor et la fin de la sans-culotterie pour qu’apparaisse un contestataire radical en la personne de Gracchus Babeuf. Favorable à la collectivisation des terres comme à la nationalisation générale des biens, il fait insérer dans le manifeste des Égaux (6 avr. 1796) ce passage significatif: « À la voix de l’égalité, que les éléments de la justice et du bonheur s’organisent! L’instant est venu de fonder la république des Égaux, ce grand hospice ouvert à tous les hommes. Les jours de la restitution générale sont arrivés. » Babeuf est le premier à défendre une vision politique du communisme: l’État doit organiser la production, contrôler le commerce, au motif que la concurrence est la loi du plus riche. Son influence demeure faible et sa conjuration des Égaux échoue. Pour autant, son importance posthume est réelle: figure emblématique de l’aile révolutionnaire, du Directoire à la fin de l’Empire, Babeuf devient la référence du socialisme français, et sans doute, le modèle de Blanqui.

La Révolution française a vu naître une nouvelle génération d’hommes politiques, capables de s’exprimer au nom de la volonté générale mais gouvernant par le moyen d’une faction. Robespierre comprit que la souveraineté populaire mettait face à face l’individu et l’État, « dans la tâche de tout créer à nouveau sur le modèle de la pure logique » (Renan). Il tenta, en s’appuyant sur le culte de la vertu, de faire ressurgir l’idée de droit divin, avant de payer de sa mort la découverte de cette supercherie.

Le socialisme dit « utopique »

Si Rousseau n’avait pas voulu la Révolution française telle qu’elle se déroula, les révolutionnaires, et en particulier ceux de la Montagne, furent ses héritiers. Comme le souligne en particulier Tocqueville, la Révolution, en encourageant le dépérissement de ce qu’il y avait de plus avancé dans l’Ancien Régime, se condamna à trouver des substituts à la souveraineté de Dieu, garantie par le roi et reflétée dans l’organisation sociale. En confondant, dans le peuple, l’origine du pouvoir (souveraineté), son exercice (gouvernement) et son objet d’application (sujet), Rousseau avait mis en place un système immobile, tautologique et bientôt totalitaire (Bonald). Du contrat social présenterait donc une théorie inachevée et se voulant irréalisable, mais aux prémisses fécondes.

L’ère industrielle ouvre la voie, à partir de la fin des guerres napoléoniennes, à une tout autre approche de la question sociale. Un industriel britannique du textile, Robert Owen, s’intéresse au développement d’œuvres philanthropiques et à la réalisation d’expériences communautaires au sein de la classe ouvrière. Celles-ci se déroulent aux États-Unis où il implante, en 1825, la colonie New Harmony. En France, le courant saint-simonien représente une autre forme de ce socialisme de la production par lequel une nouvelle classe de dirigeants cherche sa voie. Si Saint-Simon prône une conception de l’histoire qui porte en germe celle de Marx, ainsi qu’une théorie du salariat comme fondement de l’exploitation, c’est pour lutter contre l’anarchie industrielle et pour condamner le libéralisme du « laissez faire, laissez passer! ». Tandis que des économistes comme Constantin Pecqueur se prononcent pour le développement de la pieuvre étatique, impliquant la fonctionnarisation générale de la population, le philosophe Charles Fourier et le député républicain Étienne Cabet manifestent chacun une formidable capacité d’invention et d’anticipation sociales, ce qui les fera qualifier d’« utopistes ». Un vrai paradoxe, si l’on songe qu’ils furent précisément soucieux de mettre leurs idées en application sans que cela dépende d’un bouleversement révolutionnaire préalable.

La naissance du mouvement ouvrier

Cependant, la transformation industrielle de la société se fait avec de trop violents à-coups – parmi lesquels la baisse généralisée des salaires, la mise au travail des femmes et des enfants, l’extension du paupérisme et l’aliénation à l’outil productif – pour que de premières révoltes, le luddisme en Angleterre ou l’insurrection des canuts de Lyon en 1831, n’accélèrent un phénomène de prise de conscience au sein d’un monde en devenir ouvrier. En ce qui concerne la situation française, la révolution de 1848 représente un tournant: autour de la commission pour les travailleurs dite « du Luxembourg », appelée à statuer sur l’avenir du prolétariat, s’affirme une nouvelle génération de révolutionnaires, comme Auguste Blanqui ou Louis Blanc. Leur conception jacobine d’un socialisme d’État incluant la nationalisation de la production et de la distribution, quitte à voir cet étatisme évoluer vers la démocratie élective, s’oppose en bloc à la conception de Pierre Joseph Proudhon, qui décèle dans ce système le ferment de la tyrannie.

Ces socialistes désignent leur ennemi juré: le capitalisme libéral, pour qui la main invisible de l’économie permet seule la synthèse de l’intérêt particulier et de l’intérêt collectif. Ils affirment la nécessité de la construction d’un mouvement de classe indépendant pour l’abattre. Le fait qu’ils se retrouvent, nombreux et proscrits, à Londres, après l’échec des journées révolutionnaires de juin 1848, accentue la prise de conscience de la nécessité d’une solidarité internationale entre les travailleurs de différents pays. En août 1856 naît la première International Association, héritière de l’association des Fraternal Democrats; issue du chartisme, celle-ci, dès mars 1846, avait lancé les premiers contacts en direction du continent. Entre autres initiatives, Marx et Engels fondent en juin 1847 la Ligue des communistes et rédigent la même année le Manifeste du Parti communiste .

La Ire Internationale

À partir de 1860, le trade-unionisme se répand en Angleterre et, partout en Europe, se forment les premiers syndicats parmi les travailleurs qualifiés. La Ire Internationale, dite A.I.T. (Association internationale des travailleurs), est définitivement fondée le 29 septembre 1864, à Londres, par quelques délégués qui approuvent le projet français de créer des sections européennes que dirige un comité central chargé de rédiger les statuts. Celui-ci désigne en fait un conseil général, afin de servir de plaque tournante entre les sections. C’est par le biais de cette instance que Karl Marx parvient, petit à petit, à imposer ses vues grâce à une grande véhémence polémique.

La Ire Internationale est en effet le terrain de larges divergences. Les proudhoniens français y défendent, au congrès de 1866, l’idée de l’émancipation ouvrière par la généralisation des organismes « mutuellistes » (caisses de secours, coopératives, etc.). L’objectif principal ne serait pas de détruire la société mais de l’aménager. Or, devant l’échec du mutuellisme à la fin des années 1860 et compte tenu de la forte hausse du nombre des grèves, le débat entre action révolutionnaire ou réformisme constructif se trouve tranché en pratique. Avec son cortège de violences et de répressions, la légitimité et la nécessité de la grève sont définitivement reconnues en septembre 1868 à Bruxelles. La coopération ouvrière est désormais vue non plus comme un moyen, mais comme la préfiguration de la société socialiste émancipée. Ce même congrès se déclare enfin partisan de l’appropriation collective du sol, des mines et des carrières, des forêts et des moyens de transport...

Ainsi, le refus de la société établie se double de l’ambition d’en réaliser une autre, collectiviste, au regret des anarchistes proudhoniens, réduits à assister en spectateurs à la formalisation du projet communiste dans sa seule version marxiste. Le congrès de Bâle confirme, en septembre 1869, le droit d’abolir la propriété individuelle du sol et incite les travailleurs à s’employer à créer des sociétés de résistance dans leurs différents corps de métier. Un nouveau débat pointe, opposant cette fois Marx à Bakounine. Il s’ancre sur la question de l’organisation disciplinée du mouvement ouvrier, que les libertaires refusent. Un second thème majeur divise les deux hommes: la stratégie de prise du pouvoir et le devenir de l’État. De ce dernier, Bakounine propose la destruction définitive, tandis que Marx souhaite jeter les bases d’un État prolétarien dès qu’il en estimera le mouvement ouvrier capable. Il redoute une insurrection spontanée, et celle-ci arrive justement trop tôt, avec la Commune de Paris, qui suit la guerre franco-prussienne de 1870. Cela n’empêche pas l’Internationale d’y voir un gouvernement de la classe ouvrière, la forme politique enfin trouvée pour l’émancipation des travailleurs.

L’A.I.T. est alors broyée par l’inégale accélération de l’histoire des sociétés européennes, et les divisions internes entre autoritaires et antiautoritaires achèvent de la ruiner. Elle tente de se maintenir quelque temps dans sa variante anarchiste, mais l’expérience tourne bientôt à la caricature.

La IIe Internationale

L’extraordinaire développement de l’industrie augmente les effectifs du prolétariat au cours des années 1880: de grandes organisations socialistes nationales se constituent, entretenant des rapports variés avec les organisations syndicales. Le modèle devient celui de la social-démocratie allemande, unifiée à Gotha entre marxistes et lassalliens. Encore divisée à son congrès de Paris (1889), l’Internationale renaît à Bruxelles (18-23 août 1891), cette fois exempte d’une véritable influence libertaire. En outre, la IIe Internationale refuse, contrairement à l’A.I.T., de se donner une structure centralisée et même de s’affirmer comme une organisation permanente. Fédération de partis et de groupes nationaux autonomes, elle assure les relations entre les mouvements des différents pays sous la forme de congrès triennaux. À l’échelle nationale, la lutte contre les reliquats anarchistes aboutit à l’organisation en partis socialistes spécifiques, distincts des autres formes d’organisation ouvrière, en particulier des syndicats. À partir de 1900 s’institutionnalisent donc le divorce et l’autonomie de l’internationalisme syndical en tant que tel; chaque congrès politique international, néanmoins, aborde régulièrement la « question syndicale ».

Après avoir surmonté les difficultés économiques des décennies précédentes, les sociétés « capitalistes » connaissent une époque de croissance et d’évolution technique forte; la hausse des prix et l’expansion des pays industrialisés entraînent dans le circuit mondial le développement inégal et combiné de certaines économies retardataires, comme l’économie russe. Le partage colonial s’achève, contribuant à la fois au formidable envol des pays colonisateurs et à l’aggravation de la discorde entre les grandes puissances. Ces divers phénomènes sont interprétés comme caractéristiques d’une phase nouvelle du développement capitaliste: celle de l’impérialisme qui, sur le plan social, ne peut que correspondre à une nouvelle croissance des forces du socialisme.

La IIe Internationale entre dans le deuxième temps de son histoire, marqué par une période d’essor numérique de ses partis. Cet essor compense le déclin du messianisme révolutionnaire et génère un optimisme à vrai dire démesuré. De là naissent une structuration extrêmement puissante à l’échelle européenne et une large diffusion du socialisme à l’échelle de la planète (en Asie, en Amérique, dans les dominions britanniques). Dans les pays d’Europe occidentale, cet avènement du mouvement ouvrier coïncide avec l’essor du parlementarisme moderne, appuyé sur le suffrage universel. Pour le socialisme tout entier s’annoncent de nouvelles questions, concernant l’insertion de ses députés dans ce jeu, avec comme prolongement incontournable la participation aux gouvernements bourgeois. Un homme prend sur lui de les poser, l’Allemand Eduard Bernstein. Ses positions, qualifiées de « révisionnistes », tracent alors une ligne de partage qui marque durablement et en profondeur le destin de l’Internationale.

Le révisionnisme, terreau d’une radicalisation ultérieure

Le révisionnisme bernsteinien se définit négativement par sa renonciation aux principes philosophiques et aux conséquences politiques du marxisme: remettant en cause les mécanismes économiques de la société capitaliste, il propose de repenser les théories marxistes de la plus-value et de la concentration capitaliste, ainsi que la loi de l’accumulation qui implique la polarisation des richesses. Bernstein insiste aussi sur la capacité d’adaptation, la souplesse et la malléabilité étonnantes de la société capitaliste. Les crises, en particulier, ne sont pas, selon lui, inéluctables, d’où un rejet de la théorie de l’effondrement automatique. Pratiquement, Bernstein conclut qu’il faut avoir « le courage de s’émanciper d’une phraséologie dépassée dans les faits et d’accepter d’être un parti des réformes socialistes et démocratiques », c’est-à-dire ne revendiquant pas pour le prolétariat l’exclusivité du pouvoir.

La révolution russe de 1905 apparaît alors comme un démenti flagrant aux affirmations de Bernstein. Le dirigeant allemand est politiquement condamné, mais il triomphe dans la pratique de sections de plus en plus acquises à leur forme nationale de réformisme au sein d’une organisation diversifiée dans ses composantes: sociale-démocrate allemande, austro-marxiste, jaurésienne, trade-unioniste, socialiste belge ou scandinave, bolchevique ou menchevique russes. Comme le note l’un des deux représentants russes au sein du Bureau socialiste international (B.S.I.), l’instance coordinatrice de la IIe Internationale, se manifeste partout un opportunisme qui sacrifie « les intérêts vitaux et à long terme du parti à ses intérêts temporaires, éphémères, secondaires » (Lénine). Contre le réformisme et contre les ambiguïtés tolérées par l’Internationale dans les sections, un courant hétérogène se regroupe qui cherche à fonder une nouvelle pratique révolutionnaire. Ce courant se divise en deux tendances majeures, dont la formulation doctrinale est due d’un côté à Rosa Luxemburg et de l’autre au courant bolchevique de la social-démocratie russe, animé par Lénine. Aux tendances unificatrices qui prédominent jusque-là succèdent, à partir de 1907, des tendances à la dissociation qui contraignent le B.S.I. à multiplier ses bons offices entre les fractions rivales.

La victoire du bolchevisme

La guerre et la faillite de la IIe Internationale

C’est alors que le débat se concentre sur l’angoissante question de la paix, dans le contexte explosif des guerres balkaniques (1912). La IIe Internationale semble tétanisée. La menace d’un recours à une action concordante du prolétariat en cas de conflit n’empêche pas la guerre mondiale d’éclater, en août 1914, en lieu et place de la révolution mondiale attendue. Apparaît alors en pleine lumière la déchirante contradiction entre une conception du monde qui repose sur la négation des frontières et une histoire où les frontières engagent toujours plus dramatiquement le destin des peuples et des individus. La IIe Internationale, « faite pour les temps de paix », s’efface sans avoir empêché le ralliement en bloc des socialistes de chaque camp aux gouvernements d’union nationale.

Après quelques mois d’un absolu désarroi, les partis ouvriers, bouleversés par le départ des leurs aux armées, commencent à s’interroger sur ce qui est leur vocation en temps de guerre: d’où l’institution de rencontres socialistes interalliées auxquelles répondent des rencontres de même nature du côté des empires centraux. En marge de ces efforts de reprise des relations internationales se retrouve le camp des opposants de naguère au réformisme. Comptant sur l’élargissement de son audience et profitant de la proposition que lui font les socialistes suisses, il se réunit en terre neutre, à Zimmerwald (1915). Il y a là quelques ressortissants français et allemands, mêlés à des militants neutres ou à des réfugiés politiques (parmi lesquels les Russes Martov, Trotski et Lénine). Tout aussi divisée sur les grandes options, une seconde rencontre n’en prend pas moins une signification renouvelée à Kienthal (1916): celle du refus d’une stratégie ouvrière qui suspend la révolution sociale à la victoire d’un bloc de nations sur l’autre.

La révolution d’Octobre

La victoire inattendue des bolcheviks en Russie à l’issue de la seconde révolution, dite « d’Octobre » (nov. 1917), apparaît comme l’événement décisif d’une toute nouvelle conjoncture qui se développe entre deux pôles: la signature d’une paix séparée sur le front oriental et l’espoir d’une révolution prolétarienne à court terme en Occident. Pour marquer la rupture avec le passé et la IIe Internationale, les dirigeants bolcheviques adoptent le nom de communistes . La lutte entre l’homme et l’histoire est remise alors sur le métier. Tout ce qui la concerne soulève d’extraordinaires passions collectives. Les grands mots de justice, de liberté, de fraternité secouent leur poussière et se trouvent à nouveau au cœur du sujet. Les plans, les réformes, les révolutions fournissent la petite monnaie quotidienne du capital de changements sociaux amoncelé dans les têtes, dans les groupes, dans les classes, pour tous les aspects de la vie sociale: l’économie, la géographie politique ou les mœurs.

Le mouvement socialiste part à la recherche des responsables des horreurs de la guerre et met en accusation ses dirigeants. Les peuples, dans leur masse profonde, sont tentés par l’idée que la fin de la guerre ne doit pas être seulement le retour de la paix, mais l’aube de la révolution. Or, de son côté, le bolchevisme ne propose pas seulement de partager une expérience victorieuse dans un pays finalement très particulier. Il souhaite procurer à l’internationalisme les normes qui lui permettront d’éviter le recommencement de l’expérience passée et sa dissolution dans des processus nationaux d’intégration ouvrière. Par bien des aspects, l’exemple bolchevique offre une possibilité globale de briser la tendance, jusque-là invaincue et apparemment invincible, à l’intégration de la classe ouvrière et de ses organisations dans le jeu de la société et du pouvoir établis.

Il définit et met en place les articulations susceptibles de constituer ces obstacles inédits sur lesquels doit se briser la tendance au renforcement de la cohésion sociale dans les sociétés capitalistes. Trois en sont essentielles:

– la dimension de l’entreprise révolutionnaire; celle-ci doit être conçue directement à l’échelle internationale, la révolution mondiale étant la manière technique d’abattre la société capitaliste planétaire;

– la nature du pouvoir postrévolutionnaire; il n’existe pas de milieu entre la dictature de la bourgeoisie et la dictature du prolétariat ; celle-ci ne peut que substituer au pouvoir bourgeois et à son État un pouvoir prolétarien doté de l’ensemble des attributs étatiques (police, armée, etc.);

– la construction d’un parti, nouveau, prolétarien, mondial, mais également parti unique, remplissant, entre autres fonctions, celle d’une société prolétarienne à l’intérieur et contre la société dominante, préfigurant ainsi la société à venir.

IIe ou IIIe Internationale?

Au plus fort d’une guerre civile dans laquelle les Soviets n’ont pas encore pris le dessus et dans un pays aux abois, ceinturé par l’intervention étrangère, les bolcheviks tiennent à manifester la vitale expression de l’internationalisme en convoquant le premier congrès d’une IIIe Internationale, dite « Internationale communiste » (I.C.). Il s’ouvre le 2 mars 1919 à Moscou, en la seule présence de trente-six délégués ayant voix délibérative et d’une quinzaine ayant voix consultative. Chiffre faible dont la signification est sujette à contestation: une fois retranchés les huit Russes, restent quelques étrangers dont beaucoup, émigrés politiques vivant en Russie, sont eux-mêmes membres du parti bolchevique. L’Internationale socialiste tente, de son côté, sa reconstruction au cours de la même année. Elle se répartit en plusieurs ensembles parmi lesquels trois dominent: l’Internationale syndicale, reconstituée à Amsterdam; l’Internationale ouvrière proprement dite qui, bien que recouvrant de vastes effectifs théoriques, entame une vie interne chaotique; l’Internationale née à Genève, dite ironiquement « 2 1/2 » parce qu’elle se place dans une position hésitante, à égale distance des Internationales communiste et socialiste.

L’enjeu, pour le courant communiste, consiste dès lors à capter les meilleures énergies en profitant de ce climat de crise sensible au sommet comme à l’échelle des partis nationaux. L’accélération de l’évolution interne du mouvement socialiste revêt une signification complexe. La guerre a contribué, d’un côté, à exalter la solidarité (dans le cadre de la nation), ce qui donne à penser à la classe ouvrière qu’elle participe du même destin que les autres classes sociales, renforçant ainsi son degré d’intégration dans la société telle qu’elle est, capitaliste. D’un autre côté, la révolution russe a postulé une rupture franche de tous les engagements qui détournent le prolétariat de ses objectifs propres. Cette évolution interne du socialisme, pour sensible qu’elle soit, demeure une évolution contrôlée dans son rythme, limitée dans ses thèmes et d’ailleurs acceptée à la quasi-unanimité par le prolétariat organisé, si bien qu’elle ne menace pas l’unité reconquise en 1919. C’est la raison pour laquelle, dans l’immédiat après-guerre, les grandes actions ouvrières sont élaborées, décidées et conduites avec l’assentiment de ces tendances opposées. Et c’est justement parce que le parti et les syndicats s’y engagent, comme en France, avec toutes leurs forces, que la leçon prend un sens définitif. L’immédiat après-guerre est en effet le théâtre de soulèvements insurrectionnels et de mouvements de grèves révolutionnaires comme le monde n’en a jamais connus. En échouant plus ou moins tragiquement les uns après les autres, ils ouvrent la cicatrice à peine refermée. Cette fois, le débat sur la stratégie comme sur la tactique doit être tranché, quitte à opérer à vif. Le mouvement socialiste implose littéralement à l’échelle internationale, des fractions différenciées décidant de rallier la IIIe Internationale ou bien de demeurer dans l’ancienne.

Les conditions d’adhésion à l’I.C.

La consolidation du pouvoir soviétique étant un fait acquis au début de l’année 1920, la révolution mondiale aspire désormais à s’étendre sans obstacle. Pendant le déroulement même du IIe congrès de l’I.C. (juill.août 1920), l’Armée rouge marche sur Varsovie. Cette conjoncture renforce l’orientation primitivement arrêtée contre l’opportunisme: les conditions imposées aux partis socialistes désireux d’adhérer à l’I.C. deviennent draconiennes. De neuf au départ, leur nombre est porté à dix-huit puis à vingt et un.

Elles sont à elles seules un programme. Les voici résumées: 1. Propagande et agitation quotidienne doivent avoir un caractère communiste et viser aussi bien la bourgeoisie que le réformisme. 2. Épuration des militants réformistes, même expérimentés, des postes de responsabilité; remplacement par des communistes sortis du rang. 3. Combinaison de l’action légale et illégale. 4. Propagande communiste dans l’armée. 5. Propagande et agitation dans les campagnes. 6. Dénonciation symétrique du social-patriotisme et du social-pacifisme. 7. Rupture définitive et totale avec les cadres dirigeants de la IIe Internationale. 8. Soutien dans les faits aux mouvements d’émancipation coloniale. 9. Formation de noyaux communistes subordonnés à la politique du parti dans les syndicats. 10. Lutte sans concession contre l’Internationale syndicale d’Amsterdam. 11. Épuration de la fraction parlementaire. 12. Organisation selon les principes du centralisme démocratique accompagnés d’une discipline de fer. 13. Épuration périodique des éléments petits-bourgeois. 14. Soutien sans réserve aux républiques soviétiques (plus tard l’U.R.S.S.) dans leur lutte contre la contre-révolution. 15. Élaboration d’un programme communiste spécifiquement adapté aux conditions du pays. 16. Validité indiscutable des décisions de l’I.C., « parti mondial unique ». 17. Adoption du nom de P.C. pour tous les partis, au détriment de l’ancienne dénomination de P.S. 18. Publication dans la presse de tous les documents majeurs émanant du comité exécutif de l’I.C. 19. Convocation d’un congrès dans les quatre mois suivant le IIe congrès de l’I.C. afin de débattre de ces conditions d’admission. 20. Quota de deux tiers de membres antérieurement communistes dans les directions nationales nouvellement élues. 21. Exclusion de tous les membres des partis refusant ces conditions d’adhésion.

Arrêtée devant Varsovie, l’Armée rouge se replia alors dans le désordre. Le grand projet d’expansion révolutionnaire se trouvait subitement obsolète. Pierre angulaire d’une stratégie offensive à court terme, les vingt et une conditions devaient maintenant servir de butoir à une stratégie défensive sur le long terme. Les adopter correspondait à un choix définitif: celui de vivre dans un univers étanche à toutes les autres composantes du mouvement ouvrier.

La création des P.C.: le cas français

Les sections viennent à l’Internationale communiste selon des modes très différents. Certaines adhésions sont massives, au point d’être parfois refusées, comme dans le cas italien. Des sections surgissent pratiquement ex nihilo, comme dans les cas chinois et indochinois. D’autres se sont revitalisées à partir d’un greffon colonial, comme aux Pays-Bas à partir du P.C. indonésien. D’autres encore se sont tout simplement constituées en tant que P.C. de seconde génération: ainsi dans le cas sud-africain, à partir de militants expérimentés venus d’Europe. Au total, une véritable mosaïque appelée à s’uniformiser rapidement.

Dans le cas français, la scission socialiste de décembre 1920 procède de l’irrépressible mouvement d’enthousiasme et d’espoir qu’a soulevé la révolution russe face aux désastres et aux décombres laissés par une guerre comme on n’en avait jamais vue, qui avait plongé dans le malheur des peuples innombrables et avait tué, des deux côtés, des millions de soldats, en immense majorité d’origine paysanne. L’idée d’adopter la formule russe du bolchevisme tranche alors victorieusement sur le bilan d’échec qui est celui du socialisme français compromis dans l’Union sacrée ou, plus exactement, sur ses acquisitions modestes au regard de ce qui se présente comme une promesse globale et radicalement neuve.

Mais la création d’un fort parti communiste en France apparaît, à plus d’un titre, comme une affaire de circonstances, un accident de l’histoire. On peut parler du communisme français comme du produit d’une greffe, celle du bolchevisme russe sur le corps du socialisme français à dominante jaurésienne. Une greffe qui n’a pu s’opérer que dans une conjoncture bien particulière, exactement située entre deux limites dans le temps: après que les résultats obtenus à l’échelle de la France par les moyens du socialisme français eurent paru dérisoires, comparés aux succès de la révolution bolchevique; avant que la perspective d’une révolution mondiale dans le prolongement de la révolution russe se fût obscurcie.

Dans cette opération, comme il arrive dans toute greffe, les éléments qui sont entrés en ligne de compte ne sont pas exactement partagés par moitié à tous les niveaux. Si les particularités du socialisme français ont déterminé en priorité les caractères du terrain – c’est-à-dire les hommes, leur nombre, leur enracinement territorial et professionnel, leur outillage mental –, l’apport du bolchevisme russe est en revanche décisif dans la définition du dessein que proclame le communisme français du seul fait qu’il existe hors et contre le socialisme traditionnel, même s’il prétend en être pour une part le prolongement.

Autre caractéristique importante, dans le cas français: c’est, avant et après le congrès de Tours, l’existence d’une fraction issue du syndicalisme révolutionnaire, et qui adhère au jeune parti. Elle est minoritaire, mais porteuse de la vision d’une révolution prolétarienne totale, transmise du mouvement syndicaliste d’avant guerre au mouvement communiste d’après guerre. Ainsi se trouve confirmée la filiation que le bolchevisme – dont on a, à juste titre mais trop exclusivement, souligné les ascendances jacobines – entretient avec le syndicalisme révolutionnaire de tradition anarchiste et proudhonienne.

Tendances éphémères et stabilisation définitive

Dès lors, le bolchevisme, du moins tel qu’en lui-même il se transforme, quand l’épreuve de la guerre le fait se détacher rageusement de la IIe Internationale sur le tronc de laquelle il a initialement poussé, retourne dans un certain sens aux sources d’une A.I.T. où essayèrent de cohabiter anarchistes et marxistes avant l’émergence du monstre froid de la IIe Internationale, sociale-démocrate et bureaucratique. La révolution russe et, à partir de 1919, l’Internationale communiste auront à éliminer de leur sein les libertaires (une fois tardivement connu le sort des anarchistes russes et des populistes) et les syndicalistes révolutionnaires (qui vont se regrouper dans la gauche du P.C.F. et refuser sa bolchevisation).

À la rupture politique procédant de l’acceptation des vingt et une conditions s’ajoute donc le déchirement des mailles du tissu militant, avec l’hémorragie de cadres perdus ou refoulés. D’où ce fragile complexe: un parti de type nouveau bâti sur l’ancien, qui fuit son passé et qui ne se veut, par comparaison avec ses racines socialistes, que révolutionnaire. Soumis à une obligation de réussite, il n’a, en raison des circonstances, aucune révolution réelle à mener à bien. Il redevient le siège de toutes les contradictions et antinomies d’avant 1914: réformiste dans la pratique quotidienne bien que révolutionnaire, plus tard patriote bien qu’internationaliste. Et c’est pour tenter d’échapper à ces contradictions qu’il se mue le plus souvent en une sorte de société globale imaginaire, à l’instar du monde russe et soviétique.

L’Internationale communiste, elle, s’inscrit dans le temps comme une organisation relativement simple et, par là même, grandiose dans sa puissance limitée. Sur le modèle avoué d’une armée en campagne, elle se réduit à l’agrégation d’un petit nombre de partis communistes dont un seul a la charge à la fois du tout et d’un ancien empire. L’effort porte sur trois points:

– la fondation et la naturalisation de partis communistes de même type, sinon de même taille;

– la constitution d’un appareil rigoureusement centralisé dont les éléments périphériques ne sont que les sections du même parti mondial;

– la coordination à établir entre le domaine lâche, mouvant, instable mais riche de potentialités des partis-sections, et le domaine consolidé, lourd, dense, de l’immense base rouge qu’est l’ancien Empire des tsars.

Les aspects politiques

Ce passage de l’éphémère au stable s’explique finalement par une seule mais fondamentale donnée de l’histoire: si la révolution russe ne fut pas, comme elle l’espérait, aussitôt relayée par une révolution européenne, elle sut du moins s’incarner, se réaliser dans un État – et plus tard dans un système d’États – qui a proclamé confondre son propre devenir avec celui du communisme mondial. Dans ces conditions, la division ouvrière a longtemps gardé sa raison d’être. En 1920, elle avait séparé ceux des socialistes qui croyaient à l’avènement prochain d’une révolution mondiale dont les bolcheviks en Russie organisaient depuis 1917 les avant-postes, et ceux qui n’y croyaient pas, ni pour bientôt, ni de cette manière-là.

Plus tard, elle continue à séparer ceux qui l’espèrent encore, même si leur espérance s’exprime sous la forme seconde d’une défense de la patrie soviétique, et ceux qui refusent de considérer que le socialisme doit emprunter en tous pays la voie et la forme du communisme russe. Si deux socialismes coexistent et rivalisent dans le monde, c’est que la Russie soviétique ne renonce pas à ce pour quoi Lénine et ses compagnons l’ont bâtie: être l’annonciatrice de la tempête. Le bolchevisme s’étant imposé comme une technique socialiste de révolution mondiale à court terme, le communisme s’imposera un jour ou l’autre à ce titre, même si le terme s’allonge. La Russie soviétique témoigne pour la révolution mondiale.

Il en résulte que le communisme perdrait sa cohérence interne si la Russie renonçait à se tenir elle-même pour la révolution en marche. Bref, de même que le destin de la révolution russe à ses débuts n’a de sens qu’au titre de premier levier du projet communiste, de même le destin du projet communiste dont participe chaque parti national se confond désormais avec le destin soviétique, et cela qu’une Internationale existe, comme au temps de l’I.C., que la pratique s’y limite à des rapports bilatéraux (ou multilatéraux) entre partis « frères », comme après 1945, ou bien enfin qu’elle se comprenne en terme d’internationalisme prolétarien, dans la période la plus tardive.

Il est donc radicalement absurde, en théorie comme en pratique, aussi bien pour les adversaires que pour les partisans, de marquer quelque distance que ce soit entre l’État soviétique et le communisme international dont les partis communistes sont les éléments constituants.

Les aspects organisationnels

Cela n’empêche pas que, pour des raisons d’opportunité et de tactique, l’Internationale communiste s’attache à bien délimiter le champ d’action qui dépend en propre de la responsabilité de l’État soviétique et celui qui relève de son appareil. Cette délimitation n’est que formelle, technique et à usage externe; elle ne concerne à aucun degré le fond de la politique suivie par l’un et par l’autre organisme, tant est organique l’intégration verticale unissant Staline et la direction du Parti communiste de l’Union soviétique (P.C.U.S.) à l’I.C. Tous les rouages de l’État, y compris policiers ou militaires, sont en prise sur l’Internationale. Pareillement, l’autorité de l’Internationale donne à celle-ci toute latitude d’intervenir à l’intérieur des partis. Cette sorte de cloisonnement n’existe d’ailleurs même pas dans certains cas historiques, par exemple la guerre d’Espagne et le rôle qu’y a joué l’Armée rouge.

La Seconde Guerre mondiale et la fin de l’I.C.

Enfermée depuis la fin des années 1920 dans une ligne sans nuance, l’Internationale communiste reste inerte face à la montée de ce qu’elle reconnaît tardivement comme son pire ennemi, le nazisme allemand. Peu après, l’assassinat de Kirov décuple la violence du terrorisme d’État. Ce sont des émigrés, notamment allemands, italiens, hongrois, polonais et bulgares, sans pouvoir autonome de décision et sans défense devant l’arbitraire, qui sont chargés – parfois avant de disparaître eux-mêmes tragiquement – de remplacer les vieux bolcheviks que le système s’attache maintenant à déconsidérer politiquement, à déshonorer moralement et, bientôt, à liquider physiquement. Les grands procès des années 1930 (comme, plus tard, ceux des années 1950) constituent les moments forts d’une pédagogie infernale qui, dans les camps prétendument de rééducation, anéantit des millions d’hommes, faute d’avoir pu en extraire l’« homme nouveau ».

Les choix stratégiques restent en suspens. Jusqu’au jour où les démocraties européennes, et en particulier la France, proposent à l’U.R.S.S. une alliance de revers destinée à faire pièce à l’extraordinaire montée en puissance de l’Allemagne hitlérienne. Ainsi se trouve aiguillonnée la politique soviétique, commencée dès 1932, qui consiste à conclure une série de pactes de non-agression avec les pays géographiquement voisins. Moscou, maintenant plus conscient du danger allemand, attentif à l’ouverture en Europe occidentale d’une période économique marquée par les effets différés de la crise de 1929, croit pouvoir discerner une nouvelle chance, l’ébauche d’une autre conjoncture révolutionnaire. La France offre une première possibilité de le vérifier. Mais c’est surtout vers la jeune République espagnole que Staline se tourne pour expérimenter une formule inédite.

Une stratégie de « front populaire », approximativement dérivée de celle de front unique prolétarien contre le fascisme, se met en place. Son objectif n’est plus de contraindre les directions socialistes à l’unité d’action; elle se présente comme une sorte de ralliement à la politique nationale et démocratique dans une perspective de lutte antifasciste. On voit l’avantage potentiel de cette orientation dans des pays à l’équilibre instable, voire en guerre civile comme cela devient rapidement le cas de l’Espagne. L’échec des républicains sonne le glas de cette stratégie. Les grands procès et les purges revigorent par défaut la tentation de relancer l’idée d’une alliance allemande, plus traditionnellement conforme à la position de l’Empire russe et peut-être plus féconde si elle peut influencer en son cœur le système nazi. Le pacte germano-soviétique est lancé: signé le 23 août 1939 par Molotov et Ribbentrop, il peut être considéré comme une esquisse de partage du monde et d’évolution des deux idéologies l’une vers l’autre.

La guerre ayant éclaté immédiatement après, les circonstances de son déroulement conduisent Hitler à considérer le pacte comme caduc et à se retourner violemment contre l’U.R.S.S. en 1941. Le choc met la patrie socialiste en extrême péril. Il faut tout sacrifier pour obtenir et maintenir une alliance capable de sauver l’acquis territorial, l’État soviétique. Puisque les alliés du moment, anglais et américains, l’exigent, avec d’ailleurs une bonne dose de naïveté, la liquidation de l’I.C. leur est accordée en gage de bonne volonté, c’est-à-dire d’une volonté qui, si elle était sincère, signifierait de la part des communistes soviétiques qu’ils renoncent au projet communiste et se résignent à n’être que des patriotes russes. La décision de Staline, en 1943, de dissoudre l’I.C. est en fait mystificatrice. Il était, en effet, impensable pour Staline que le P.C.U.S., ciment unitaire de l’État soviétique, même après la victoire de celui-ci dans la « Grande Guerre patriotique », fût privé de la dimension internationale qui en faisait tout autre chose qu’un avatar de l’ancien Empire russe. Aussi les services de l’I.C. sont-ils camouflés et transférés au département international du P.C.U.S.

La mise en place du système communiste mondial

La situation ouverte par la victoire de l’U.R.S.S. sur l’Allemagne nazie en 1945 offre au projet communiste la possibilité de poursuivre et consolider dans sa terre d’élection initiale la construction d’un type nouveau de société et d’État, d’étendre son emprise bien au-delà des frontières du premier pays socialiste et de différencier ses moyens d’intervention dans le monde grâce à sa transformation en un système dont l’amplitude va devenir intercontinentale. Déjà passé de l’ordre de l’appel et de l’espoir à celui des essais malheureux, le système communiste mondial entre dans l’ordre du réel et de l’histoire.

Un camp socialiste multiétatique

La victoire de l’Armée rouge se traduit en effet par une augmentation fantastique du prestige dont bénéficie le communisme soviétique. Dans son sillage, les communismes autochtones se trouvent eux aussi portés à un degré inédit de puissance. Mais la guerre pour la libération des pays et des peuples soumis à l’occupation hitlérienne a nourri une vision nationaliste. Tous les partis communistes, y compris soviétique (c’est alors que le qualificatif de soviétique retrouve une dimension spatiale définie), sortent de la Grande Guerre patriotique avec un infléchissement de la sensibilité et de l’idéologie. De là, partout, dans les deux ou trois ans de l’immédiat après-guerre, l’apparition d’une sorte de national-communisme. Le retour à la priorité des composantes communes, qui prend la forme d’un réalignement idéologique dont le modèle soviétique constitue le cœur, a pour instrument un nouvel organisme, le Kominform, fondé le 27 septembre 1947, moins lourd que l’I.C. mais voué à la même tâche: assurer le contrôle de l’orthodoxie, ce qui ne se confond pas avec l’exigence d’une totale uniformité. Il s’en acquitte au prix d’une nouvelle expérience paroxystique, prenant la forme d’une campagne forcenée contre Tito et visant à inculquer définitivement l’idée de la séparation du monde en deux camps. Une nouvelle conception globale et différenciée prend en effet sa forme théorique en 1947: elle s’incarne dans un concept, celui de camp socialiste .

La formation d’un camp socialiste multiétatique apporte une lumière nouvelle sur l’identification absolue de l’U.R.S.S. et de la révolution prolétarienne mondiale, pierre angulaire de l’expérience léniniste. Le dispositif communiste englobe désormais, en les distinguant, un réseau de partis, au pouvoir ou pas, et un bloc territorial de partis-États.

Il n’y a donc pas, comme on l’affirme en comparant indûment terme à terme l’I.C. des années 1920 et 1930 et le Kominform des années 1950, d’affaiblissement de l’institution dans laquelle s’incarne le principe internationaliste du projet communiste, il y a mutation. L’internationalisme devient l’armature d’un camp socialiste dont la double composante exige une double institution: au Kominform s’ajoute le Comecon, ou Conseil d’assistance économique mutuelle, fondé le 25 janvier 1949.

Le Kominform

Le Kominform rassemble les partis communistes des États socialistes auxquels on a joint les puissants P.C. de deux pays de l’Europe occidentale non socialiste, ceux de la France et de l’Italie. Il y a là un curieux désintérêt pour les autres partis européens, qui n’ont pas beaucoup d’étoffe et ne pèsent guère dans le cadre du système politique national où ils opèrent individuellement, mais qui, s’ils additionnent leurs forces et du fait qu’ils sont présents dans tous les secteurs nationaux, offrent ensemble des possibilités d’intervention bien supérieures à la simple agrégation de leur capacité respective. C’est un choix qui relève de Staline, lequel préfère d’expéditives relations directes avec chacun des mandataires et proconsuls en terre conquise ou de mission aux vastes conférences où peuvent se nouer des relations multilatérales moins contrôlables. Mais, comme la lutte contre le titisme – encore qu’elle ait accéléré le processus de satellisation des partis communistes et des pays de démocratie populaire – n’a pas remporté un plein succès, puisqu’elle n’a pas réduit à merci Tito, non plus que la Yougoslavie, et faute de se voir attribuer une nouvelle mission, le Kominform meurt de consomption en 1956.

Le Comecon

Tout autre est le sort du Comecon, homologue du Kominform dans la catégorie des États socialistes. Le Comecon n’est, sous le voile transparent d’un projet de coopération économique, que l’expression d’un resserrement des liens entre le premier État socialiste, l’Union soviétique, et les sept États nouvellement « démocratiques et populaires » d’Europe centrale et orientale (Bulgarie, Hongrie, Pologne, Roumanie, Tchécoslovaquie auxquels, dans les mois qui suivent, se joignent l’Albanie et la R.D.A.). Resserrement destiné à combattre les tentations de retour à l’Occident qu’avaient exprimées, en 1947, à l’occasion de l’offre du plan Marshall, les hésitations tchécoslovaques; resserrement destiné à combattre plus encore les tendances centrifuges qu’aurait pu provoquer la dissidence dont Tito et la Yougoslavie ont été, l’année précédente, déclarés coupables.

Le Comecon bénéficie d’une conjoncture extérieure qui lui est favorable. En 1957, en effet, la signature du traité de Rome a donné un témoignage de la vitalité du Marché commun. La C.E.E. se révélant plus coriace qu’attendu, le Comecon est alors revitalisé pour en devenir le pendant socialiste: c’est le sens de la charte qu’il se donne à Moscou, le 14 décembre 1959. Un pendant dont les différences par rapport à son modèle rival sont éclatantes. En effet, le Comecon n’a pas de vocation européenne, puisque l’Union soviétique, qui n’est que très partiellement un pays européen, en est la cheville ouvrière. Il rassemble un ensemble de pays dont les inégalités de ressources et de développement sont si énormes que le système est entièrement dépendant du partenaire dominant, l’Union soviétique: en 1967, le P.N.B. de la Bulgarie est de 2,1 millions de dollars contre 70,7 millions pour l’U.R.S.S. De surcroît, l’intégration économique socialiste n’est pas conçue comme une intégration des appareils de production. Le Comecon n’a rien d’un marché commun régional avec libre circulation des marchandises à l’intérieur et tarif extérieur commun: il vise à agir sur les structures de production, à coordonner les plans et la production elle-même dans les divers secteurs industriels et agricoles, bref, il se limite à une forme de division internationale du travail.

Cependant, le Comecon n’en reste pas là et devient, dans les années 1960, l’instrument de la dépendance de ses membres vis-à-vis de l’Union soviétique à qui revient le pilotage du système étatique socialiste dans sa dimension économique. Mieux, avec l’entrée de la Mongolie en 1962, puis l’adhésion de Cuba en 1972, l’invitation faite à la Corée du Nord, à l’Angola et au Laos (1976), à l’Éthiopie (1978) de participer aux sessions de son conseil, et l’adhésion, plénière, du Vietnam (1978), se dessine un système international, de caractère étatique et intercontinental; il correspond à l’aire discontinue alors considérée comme définitivement gagnée au socialisme d’obédience soviétique.

Le pacte de Varsovie

Très vite, cette communauté des États socialistes, telle que l’incarne le Comecon, va se distinguer encore plus nettement de la C.E.E., car elle se pense dès l’origine comme un système étatique complet et se donne une défense commune, progressivement institutionnalisée dans le cadre du traité d’amitié, de coopération et d’assistance mutuelle (14 mai 1955) généralement désigné sous le nom de pacte de Varsovie. Ce second pilier sur lequel va reposer la communauté des États socialistes se présente comme la réplique qu’appelle l’adhésion de la république fédérale d’Allemagne à l’O.T.A.N. Du fait de l’extrême disparité, dans l’ordre militaire comme dans l’ordre économique, des ressources des pays membres, le pacte de Varsovie ne peut par lui-même être crédité de la montée en puissance des moyens militaires des pays est-européens: la totalité de ses armements stratégiques, son potentiel nucléaire en entier et les deux tiers de ses moyens conventionnels sont d’origine soviétique. Le pacte de Varsovie agit en renfort militaire du bloc soviétique et participe à l’accroissement de sa sécurité extérieure. La structure des unités de toutes les armées des États-membres, leur instruction, les règlements, les procédures, les concepts opérationnels sont uniformisés.

Une souveraineté limitée

Le pacte de Varsovie, en légitimant les mécanismes de contrôle dans l’ordre militaire, entame les prérogatives des États membres qui, en principe, sont des États indépendants et souverains sous leur face externe, c’est-à-dire au titre de leur appartenance, comme membres à part entière, à la communauté internationale. Rien d’étonnant, dans ces conditions, à ce que toute tentative d’un État membre de recouvrer l’indépendance à laquelle il a droit comme État souverain se soit traduite par une volonté de secouer les obligations et institutions du pacte (la Chine en retire son observateur en 1962, la Roumanie s’y marginalise dès 1964, l’Albanie le quitte en 1968).

En somme, le pacte fournit, dans l’ordre militaire, le cadre institutionnel que le Comecon apporte dans l’ordre économique: ce sont là les piliers de la construction évolutive destinée à maintenir la stabilité de la partie déjà consolidée du camp socialiste. Ainsi s’explique que la communauté des États socialistes ne soit pas tant une communauté d’États qu’une communauté des partis communistes au pouvoir et, de ce fait, en charge d’États. Les relations entre partis et États membres sont d’ailleurs codifiées. Elles reposent sur un principe inédit, baptisé cette fois internationalisme socialiste (et non plus seulement prolétarien), principe qui se développe en une doctrine formulée par Brejnev en personne: le passage du statut d’État à celui d’État socialiste entraîne ipso facto, pour l’État en question, une réduction de sa souveraineté; garantie en effet par toute la puissance des États socialistes coalisés si elle se trouve attaquée de l’extérieur par un État non socialiste, la souveraineté étatique ne saurait en revanche être opposée à une décision qui relève de l’intérieur de la communauté des États socialistes. C’est pourquoi la souveraineté est dite « limitée ».

Le Mouvement communiste international

Parce que l’État soviétique a des fonctions propres, mais qui sont celles d’une pièce particulière – encore qu’essentielle – dans une mécanique d’ensemble, toute réflexion sur la politique étrangère soviétique ne peut qu’être une réflexion sur la politique étrangère d’un système qui s’est donné à lui-même le nom de mouvement communiste international: « mouvement », pour souligner qu’il est évolutif; « communiste », puisqu’il ne se veut que le produit historique concret d’un projet initial entièrement constitué en théorie (théorie à laquelle on a accolé épisodiquement les qualificatifs de maximaliste, bolchevique, léniniste et, dans son état le plus universel, abstrait et intemporel possible, celui de communiste); « international », pour caractériser l’échelle à laquelle le mouvement aspire à se situer.

Le plus sommaire inventaire des pièces dont est composé ce système logique conduit à regrouper celles-ci en trois compartiments ou sous-systèmes.

Le premier d’entre eux est formé par les partis communistes . Implantés à l’échelle de chaque État (réel ou virtuel, en fonction des critères de la politique communiste dans la « question nationale », par exemple le P.C. réunionais), ces partis, sous des noms d’ailleurs variés (partis ouvriers, partis du travail...), présentent, sur un fond commun et stable, des traits qui les particularisent. Ils sont anciens ou récents, ils ont ou non atteint un certain degré de consistance interne et d’audience externe, ils sont ou non composés d’ouvriers industriels, ils sont légaux ou clandestins. Mais le sous-système des partis trouve en tout cas son principe de cohérence et le mode de régulation des rapports mutuels entre ses membres dans un concept fondamental: l’internationalisme prolétarien auquel, à partir de 1976, on préfère, sans qu’il soit certain que la substitution soit définitivement acquise, la formule équivalente de solidarité internationaliste.

La communauté des États socialistes constitue le deuxième sous-système. Ses membres, créés sur le modèle de l’État soviétique, ne sont des États que dans leur relation au monde extérieur non socialiste. Sous leur face interne, ils ne sont qu’un mode d’intervention parmi d’autres (bien que particulièrement important) d’un pouvoir dont la légitimité est détenue par un parti du type des partis communistes qui constituent le premier sous-système – d’où le terme de parti-État. La communauté des États socialistes elle-même, d’ailleurs sans cesse remaniée par l’entrée à des titres et à des degrés divers de nouveaux membres, est, comme on l’a vu, structurée par les deux institutions spécialisées que sont le pacte de Varsovie, dans l’ordre militaire, et le Comecon, dans l’ordre économique. Le fondement doctrinal en est garanti par le concept d’internationalisme socialiste.

Le troisième sous-système est celui des alliances , réparties en trois catégories pour viser les segments de la société mondiale qui offrent une nécessité ou une possibilité d’emprise élargie:

– L’alliance avec la classe ouvrière. Cette dernière est encore définie d’un point de vue trade-unioniste, c’est-à-dire dans l’état où elle est avant d’avoir atteint son niveau de maturité le plus élevé – celui où elle se transforme en prolétariat révolutionnaire ou en classe ouvrière mondiale. La forme institutionnalisée de ce degré trade-unioniste de la classe ouvrière est le syndicat. À l’échelle internationale, la Fédération syndicale mondiale est la branche du syndicalisme dont la fonction spécifique consiste précisément à accélérer le passage de la classe ouvrière d’un degré à l’autre. Mais rien n’interdit que d’autres vecteurs syndicaux puissent être concurremment ou séparément utilisés: grands secrétariats professionnels ou autres confédérations de niveau intermédiaire, comme la Confédération européenne des syndicats.

– L’alliance pour la paix. Le mouvement communiste international est seul capable de défendre la paix puis de durablement l’instaurer, du fait que le marxisme-léninisme est crédité d’une connaissance vérifiée de l’« essence » de la guerre. En pratique, cette deuxième catégorie d’alliance vise à faire admettre par des « partisans de la paix » les éventuels points communs entre socialisme et pacifisme. La structure institutionnalisée en est fournie par le Mouvement de la paix et son conseil mondial.

– L’alliance avec les mouvements de libération nationale et coloniale. La primauté de cette catégorie d’alliance s’est progressivement dégagée et affirmée: elle se trouve institutionnalisée dans le Mouvement des pays non alignés où la composante communiste s’efforce, en même temps que d’imposer sa direction et son contrôle, de faire triompher l’idée d’une convergence naturelle entre socialisme et tiers-mondisme.

Chacun des trois sous-systèmes fonctionne avec des règles et des structures appropriées. Chacun a ses modes d’action, ses modes d’institutionnalisation, son rythme de croissance, sa marge de manœuvre et sa plasticité. Rien dans tout cela qui soit pur nominalisme. C’est, par exemple, en février 1976, au cours du XXVe congrès du P.C.U.S., que Brejnev admet de n’appliquer à la Chine que la logique de la coexistence pacifique, laquelle concerne les rapports entre États à systèmes sociaux différents: il renonce ainsi à inclure la Chine dans cette catégorie des États socialistes à laquelle s’applique, dans le cadre de la théorie générale dite de la « défense du socialisme » et sur la base du principe de l’internationalisme socialiste, la logique de la souveraineté limitée.

La déstalinisation et la crise organique du communisme

L’année 1956, marquée par le XXe congrès du P.C.U.S., au cours duquel Khrouchtchev prononce son fameux « rapport secret », clôt brutalement la période de trente années qui a vu le modèle soviétique, après s’être fixé et figé dans sa version stalinienne, tenter de reprendre l’exclusivité du label léniniste. On comprend le calcul: s’assurer d’un seul mouvement la loyauté des cadres du parti en proclamant la fin de l’arbitraire dont ils sont, pour l’heure, les bénéficiaires mais, à terme, les victimes désignées. Cependant, l’énorme distance entre l’objet du calcul, c’est-à-dire l’appropriation du pouvoir, et ses répercussions infinies révèle, chez le successeur du tyran, beaucoup plus qu’un choix rationnel, sans doute une insurrection de la vérité, l’irrépressible tentation de se laver d’un coup du péché et de la honte. Depuis lors, certes marquée de rémissions – mais riche aussi en rebondissements et en accélérations comme l’est, en août 1968, la condamnation presque unanime et immédiate que prononcent les P.C. d’Europe occidentale à l’encontre de l’intervention militaire soviétique en Tchécoslovaquie –, la crise ininterrompue du système produit ses effets à l’intérieur de la communauté des États socialistes et jusque en Italie et en France: de Togliatti à Berlinguer, de Thorez à Marchais, ces effets sont pareillement décelables.

L’eurocommunisme et la fin des espoirs de renouveau

Sur ce fond de crise, deux ensembles de données interviennent alors. Le premier se traduit par une double modification affectant considérablement l’image de l’U.R.S.S. Tandis que la société soviétique cesse d’apparaître comme une « société meilleure », c’est-à-dire plus juste et plus heureuse, l’État soviétique s’impose en revanche comme le détenteur redoutable d’un fantastique arsenal militaire. Le vieux rêve d’une révolution mondiale chargée d’instaurer un gouvernement socialiste planétaire et la paix universelle s’estompe désormais au profit d’une arrogante volonté d’expansion. L’intelligentsia contestataire soviétique, dans la diversité des personnes, des valeurs et des projets que symbolisent les noms de Soljenitsyne et de Sakharov, et la Chine, dans son obstination à dénoncer comme prioritaire la menace soviétique, apparaissent comme les deux principales responsables de cette évolution.

Le second ensemble de données est constitué par les résultats contrastés tirés de la manière sectorielle, discontinue et dispersée dont l’Union soviétique et le mouvement communiste mondial croient devoir exploiter la crise générale de l’Europe occidentale au début des années 1970 et la crise politique des États-Unis du Watergate. Dans une conjoncture globalement et doublement propice: les guerres du Vietnam et d’Angola montrent le rôle décisif joué par la puissance militaire pour élargir le camp des États socialistes. Au contraire, le Chili, le Portugal et le Proche-Orient témoignent de l’inadéquation politique des partis communistes nationaux intéressés. De quoi encourager le glissement progressif des dirigeants communistes italiens, français et espagnols vers la recherche d’idées nouvelles; celles-ci cristallisent sous le vocable d’« eurocommunisme », un néologisme dû à la plume d’un journaliste italien non communiste.

Les tactiques de ces P.C., leurs voies propres appartiennent à deux époques différentes de l’histoire du mouvement communiste mondial. L’Union de la gauche et l’Union du peuple de France, conçues comme voie française vers le socialisme, appartiennent à l’époque, ouverte au milieu des années 1930, des alliances de type front uni, front populaire, front national. Le compromis historique, conçu comme voie italienne, se rattache à une époque beaucoup plus récente: celle qui s’est ouverte dans les années 1960. Le retard du P.C.F. à entrer avec autant de détermination que le P.C.I. dans le processus de déstalinisation lui a fait manquer cette innovation. Or, de l’une à l’autre formule, les différences sont considérables. La différence majeure, c’est, dans l’une, la nécessité que soit ménagée, dans le champ politique national, la survie d’un parti socialiste avec qui faire programme commun (au risque que le partenaire vienne à en prendre trop à son aise, comme il en advint dans les années suivant l’élection de François Mitterrand) et, dans l’autre formule, l’inutilité relative d’une telle précaution.

On comprend donc pourquoi n’a pu se réaliser l’impossible cristallisation d’une stratégie régionale. À partir du moment où l’emprise du système communiste mondial sur chaque P.C. national s’affaiblissait, c’était non pas l’emprise d’un quelconque système régional qui se substituait à elle mais bel et bien celle du système politique national dans lequel chaque parti s’inscrivait. Sans plus d’objectifs communs, les trois partis européens prenaient acte de la mort naturelle de leur projet. Les années 1980 furent celles d’un déclin constant des grands P.C. européens et de la disparition systématique de tous les petits. Les années 1990 virent, après l’effondrement du Mur de Berlin, la désintégration instantanée de tous les pays du glacis, avant que l’échec du coup d’État destiné à mettre fin à la perestroïka de Mikhaïl Gorbatchev ne sonne le glas du communisme soviétique.

Autopsie du phénomène

À l’exception notable d’un cas chinois énigmatique, le communisme d’obédience marxiste dans sa version léniniste n’existe plus qu’en quelques régions très secondaires du monde. Le fait qu’il ait été perçu pendant plus de soixante-dix ans comme un phénomène d’origine russe restreint singulièrement son prestige et ses débouchés depuis la disparition de l’U.R.S.S. Par ailleurs, le maoïsme a seulement suscité un temps, en Europe, l’adhésion de jeunes étudiants et d’intellectuels qui y cherchaient un remake de 1917. Il n’a trouvé en Asie que des points d’application mineurs. Convient-il de penser que la Chine, désormais seule en ligne, prenne la direction d’un nouveau projet communiste à l’échelle mondiale? C’est peu probable, compte tenu des spécificités traditionnelles du maoïsme, et d’autant plus que le système chinois manifeste, en même temps que la volonté de persister dans son être politique, le souhait affirmé de réintroduire progressivement l’économie de marché accompagnée d’un grand nombre des valeurs qui lui sont afférentes.

Dès lors se pose une autre question. Comment une expérience aussi longue dans le temps, aussi étendue dans l’espace, passée du rêve à une réalité contestable et contestée mais consistante, s’est-elle subitement effondrée, entraînant avec elle le bloc de certitudes dont elle s’était nourrie? C’est que le communisme s’était incarné dans un corps dont les différents aspects avaient une inégale importance.

Le communisme ne fut pas qu’une conjuration, même s’il se construisit par coups de force et s’il eut recours au secret de manière beaucoup plus constante que ne le croient les esprits les plus prévenus. Il ne distingua le légal du clandestin que pour des raisons techniques et ses modalités d’action différèrent seulement d’un champ à l’autre afin d’en exploiter les avantages respectifs, successivement ou simultanément mais de manière complémentaire. Enfin, s’il ne fonctionnait pas comme une conspiration d’ensemble, il ne s’interdisait pas, quand la nature du terrain s’y prêtait, d’échafauder des complots. C’est la raison pour laquelle il n’a cessé de dénoncer la politique des démocraties occidentales et ses péripéties comme relevant de la catégorie des complots. La réalité communiste se déchiffre souvent dans le miroir que les communistes offrirent d’eux-mêmes par l’idée qu’ils se faisaient de l’Occident. Telle que l’animait le système communiste mondial, l’entreprise révolutionnaire n’en restait pas moins définie, et son projet explicite.

Le communisme ne fut pas qu’une idéologie. Certes, le faisceau de représentations et d’injonctions supportées par une terminologie de sens constant était indispensable au fonctionnement du système, mais son degré d’emprise pouvait être très inégal. Total aux échelons décisifs des centres de pouvoir qu’étaient les appareils dirigeants des partis, il était quasi nul dans les couches les plus fondamentales des sociétés socialistes à partir du moment où celles-ci furent globalement refoulées et décomposées, leurs membres isolés en monades erratiques. C’est pourquoi les observations et spéculations qui se fondaient sur la persistante ou la nouvelle « incroyance » des populations soumises au « catéchisme socialiste » n’avaient d’intérêt que dans la mesure où elles permettaient de préciser le lieu circonscrit où se déployait et d’où rayonnait l’idéologie.

Le communisme ne fut pas non plus qu’un empire, sauf si l’on use du terme de manière métaphorique et dégradée: il y a, dans le concept d’empire, une dimension nécessairement unitaire ou unifiée, étatique et territoriale qui ne se retrouvait que dans les institutions de la communauté des États socialistes – institutions et communauté dont nous avons vu qu’elles n’étaient qu’un compartiment parmi d’autres du système communiste. L’impérialisme n’était, dans la pensée léniniste, que le capitalisme à son « stade suprême »: une catégorie historique et non plus, comme pour Marx, une forme d’organisation étatique et un régime politique. En revanche, dans son état inversé et renversé d’anti-impérialisme, la stratégie du système entier dérivait du principe unitaire.

Le communisme ne fut pas, enfin, qu’un pragmatisme. Certes, le contingent, le circonstanciel, bref la conjoncture fut un paramètre lourd du processus de décision dans le monde communiste, relevant non du pouvoir mais du savoir. « L’analyse concrète d’une situation concrète », selon la formule de Lénine, visait à connaître ou plutôt à reconnaître l’événement dont l’appartenance à une catégorie déjà cataloguée d’événements similaires pouvait donner matière à une intervention qui, elle aussi, appartenait à une catégorie déjà cataloguée d’interventions semblables. On ne fait pas la révolution, elle se fait; ce qui signifie que la rupture révolutionnaire ne saurait être décrite comme le produit d’un acte de volonté. Mais l’issue finale qu’ouvre la conjoncture révolutionnaire dépend de la capacité des communistes organisés à glisser de la périphérie au centre et à l’emporter sur tous les autres candidats à l’édification d’un pouvoir nouveau. Il y avait donc un niveau d’action « au coup par coup », mais sans que ce niveau fût lui-même arbitraire et flottant.

S’il n’était pas qu’une conjuration, qu’une idéologie, qu’un empire ou qu’un pragmatisme, que fut le communisme, quand il passa du virtuel au réel? Il fut une logique, celle d’une stratégie de la conquête révolutionnaire et de l’établissement d’un pouvoir dont la vitalité et l’équilibre exigeaient qu’il fût en expansion. Du projet jusqu’à sa concrétisation, le processus s’est accéléré au fil du temps.

Dans une formidable intuition doctrinale, les Lumières avaient amorcé, au XVIIIe siècle, un changement de paradigme dans la conception que la société se faisait d’elle-même, en suggérant que l’émancipation des individus devenait la mesure de la modernité, autrement dit que le contrat social devrait être un contrat passé entre individus libres et égaux en droit. Les théoriciens de la société industrielle opérèrent, au XIXe siècle, un déplacement d’accent bien qu’ils se situassent eux aussi dans la même perspective d’émancipation: l’émancipation des individus était condamnée à demeurer une profession de foi abstraite ou à n’être qu’une demi-libération si elle n’était pas complétée et achevée par une émancipation collective capable de préserver la dimension individuelle qui relève de l’appartenance à un groupe. Pour Marx, l’individu ne pouvait accéder à la jouissance de ses droits pléniers d’homme et de citoyen, et l’humanité se trouver de ce fait libérée, qu’autant que l’émancipation de la classe ouvrière comme classe, comme classe messie, serait au préalable entrée dans sa phase de réalisation. Un schéma dont Lénine s’est emparé pour le rendre opératoire. L’émancipation de la classe ouvrière comme condition préalable et fondement de l’émancipation de l’humanité, à la fois dans sa globalité et dans son incarnation au niveau des personnes, exige que soit forgé l’indispensable instrument adapté à cette fin, celui que Lénine appelle le « parti de la classe ouvrière », le parti communiste.

Il n’était pas écrit que l’État nouveau, installé sur les décombres de l’ancien, ne deviendrait rapidement qu’une autre face du parti, que le parti s’emploierait à ne tolérer aucune mise à distance de cet État nouveau par rapport à lui-même, au point d’absorber en lui l’État pour n’en laisser, à titre de déchet neutre, qu’un sous-produit nécessaire, l’administration que l’on appelle « bureaucratie ». Ce parti-État se retournait alors contre les masses, contre la société civile, et se mettait à fonctionner systématiquement comme un instrument servant au refoulement de celles-ci. Parmi toutes les tâches du parti-État, la plus importante était de produire ce qu’il avait par nature fonction de produire, de la puissance en expansion. La politique étrangère, accompagnée de son fondement matériel – la puissance militaire –, y occupait donc le rôle central, régissant les fins du système. Le système socialiste ne fonctionnait pas pour rien, à vide. Il trouvait son équilibre interne dans le fait qu’il était implacablement tendu vers la conquête, vers l’au-delà de lui même, et par le moyen le plus classique, celui de la force.

Dans sa dernière ère d’existence, c’est-à-dire à partir de la période brejnévienne, quatre grands développements furent ainsi mis en œuvre:

– quant aux objectifs, la construction d’une gigantesque puissance de feu, conventionnelle et non conventionnelle, rendue possible par le transfert et la concentration des ressources du civil au militaire, la modicité du niveau de vie civile et la capacité politique d’obtenir des institutions chargées de le contrôler et de le maintenir;

– quant aux moyens, un mécanisme de pompage des ressources de l’Ouest fondé sur l’exploitation rationnelle des « contradictions du capitalisme »;

– quant au niveau de l’utilisation des moyens, une répartition des compétences du travail entre l’État soviétique et les diverses composantes du mouvement communiste international, en particulier pour ce qui concerne les spécialisations (renseignement, logistique, formation de corps expéditionnaires) qui concourent à l’art de la conquête;

– quant aux résultats, enfin, de solides débuts d’expansion du monde socialiste en Asie et en Afrique: la crise économique de l’Occident et la crise politique américaine fournirent des occasions qui furent exploitées avec une rare détermination afin d’opérer les percées nécessaires, ces dernières fussent-elles acquises, comme en Éthiopie, au prix de gigantesques massacres.

La fantastique course technologique à laquelle les États-Unis de Reagan contraignirent le complexe militaro-industriel soviétique à partir du début des années 1980, combinée avec une série de revers régionaux dont le plus cruel fut la débâcle militaire et politique en Afghanistan, aux portes mêmes de l’empire, scella en une décennie le sort du communisme soviétique. Cette brusque et en même temps durable perte de puissance conduisit à son terme un système qui s’était donné pour religion de ne pas changer, de ne jamais se transformer pour ne pas risquer de perdre temps et énergie dans les dérapages qu’implique toute transformation. Cette attitude visant à refuser de tenir le changement pour une valeur n’était pas, dans sa logique, une tare; le système y décelait l’une des origines de sa supériorité vis-à-vis du système occidental de démocratie libérale, condamné au changement et à la transformation permanente. L’imagination, l’invention, le nouveau, le jamais vu ne le concernaient pas.

Le communisme repose désormais sur la table d’autopsie. Les savants de demain pourront en disséquer les organes et mieux cerner le pourquoi et le comment de cet immobilisme, trait ultime d’un projet qui s’était d’abord voulu la jeunesse du monde.

communisme [ kɔmynism ] n. m.
• 1840; de commun
1Vx Organisation économique et sociale fondée sur la suppression de la propriété privée au profit de la propriété collective. babouvisme, collectivisme, égalitarisme, socialisme. Le communisme absolu de Platon. « Le communisme, cette logique vivante et agissante de la Démocratie » (Balzac).
2Système social prévu par Marx, où les biens de production appartiennent à la communauté ( marxisme). Le socialisme d'État, stade transitoire qui doit aboutir au communisme. étatisme, socialisme.
3Politique, doctrine des partis communistes. Le communisme russe de 1917. bolchevisme, léninisme. Le communisme chinois. Communisme léniniste, trotskiste, stalinien (stalinisme), antistalinien.
4Ensemble des communistes, de leurs organisations.
⊗ CONTR. Capitalisme, fascisme, libéralisme.

communisme nom masculin (de commun) Théorie visant à mettre en commun les biens matériels. Formation économique et sociale caractérisée par la mise en commun des moyens de production et d'échange, par la répartition des biens produits suivant les besoins de chacun, par la suppression des classes sociales et l'extinction de l'État qui devient l'administration des choses. Politique, doctrine des partis communistes ; forme d'organisation des pays où ces partis sont au pouvoir. Ensemble des partis communistes, des communistes : Le communisme international.communisme (citations) nom masculin (de commun) Emmanuel Berl Le Vésinet 1892-Paris 1976 Le capitalisme ne peut être pensé que par le communisme. Mort de la pensée bourgeoise Grasset Jacques Maritain Paris 1882-Toulouse 1973 Le religieux parfait prie si bien qu'il ignore qu'il prie. Le communisme est si profondément une religion — terrestre — qu'il ignore qu'il est une religion. Humanisme intégral Aubier Jacques Perret Trappes 1901-Paris 1992 En fait de peinture, il n'y a plus guère que les communistes pour ignorer que Picasso est une des réussites les plus achevées de la bourgeoisie. Cheveux sur la soupe Gallimard Vladimir Ilitch Oulianov, dit Lénine Simbirsk 1870-Gorki, près de Moscou, 1924 Le communisme, c'est le pouvoir des Soviets plus l'électrification du pays. Œuvres complètes, tome 31 Karl Marx Trèves 1818-Londres 1883 Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! Proletarier aller Länder, vereinigt euch ! Fin du Manifeste du parti communiste Commentaire C'est sur cette adjuration que se termine le Manifeste du parti communiste, de Karl Marx et Friedrich Engels, publié à Londres en 1847 et bientôt traduit dans toutes les langues. « Les communistes ne s'abaissent pas à dissimuler leurs opinions et leurs projets. Ils proclament ouvertement que leurs buts ne peuvent être atteints que par le renversement violent de tout l'ordre social passé. Puissent les classes dirigeantes trembler à l'idée d'une révolution communiste ! Les prolétaires n'ont rien à perdre que leurs chaînes. Ils ont un monde à gagner. Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! » John Boynton Priestley Bradford, Yorkshire, 1894-Alveston, Warwickshire, 1984 Le communisme russe est un mélange de Russie et de communisme, et ce sont deux choses qu'il ne faut pas confondre. Russian communism is a mixture of Russia and communism. And you mustn't get them mixed up. Le Héros merveilleuxcommunisme (expressions) nom masculin (de commun) Communisme de guerre, politique poursuivie par le gouvernement de la Russie soviétique de l'été 1918 à mars 1921. Communisme primitif, synonyme de communauté primitive. ● communisme (synonymes) nom masculin (de commun) Communisme primitif
Synonymes :
- communauté primitive

communisme
n. m.
d1./d Organisation sociale fondée sur l'abolition de la propriété privée des moyens de production au profit de la propriété collective.
d2./d Système social, politique et économique proposé par Marx (V. encycl. ci-après.).
d3./d Ensemble des partis, des pays ou des personnes partisans de cette doctrine.
Encycl. On trouve chez Platon (qui ne renonce pas à l'esclavage), puis chez les paléochrétiens, chez certains Pères de l'église, des principes d'organisation sociale fondés sur la communauté des biens. à partir du XVIe s. s'amorce un courant utopiste qui se développera jusqu'au milieu du XIXe s.: Babeuf, Cabet, Fourier, voire Robert Owen, réclament la suppression de la propriété individuelle et l'abolition des inégalités. Proudhon et les anarchistes caressent les mêmes rêves. Au contraire, pour Marx et Engels, le "socialisme scientifique" prétend dégager les lois du développement de la société, dont le stade final sera le communisme. V. Marx et marxisme.

⇒COMMUNISME, subst. masc.
A.— HIST. (en réf. avec une conception non matérialiste de l'hist.).
1. [Désigne un état de fait réel ou visé] Mise en commun (des biens). Synon. vieilli communauté :
1. Pendant les trois premiers siècles, chaque église a été un essai de communisme, une véritable association, dont les membres possédaient tout en commun, hors les femmes.
ZOLA, Rome, 1896, p. 15.
2. L'Adèle devait être quelque voisine sans doute avec elle en un constant échange de services, toutes portes ouvertes, dans le communisme de la pauvreté.
MALÈGUE, Augustin, t. 2, 1933, p. 339.
Spéc. [P. oppos. à individualisme] Système de vie en communauté caractérisé par une telle mise en commun. L'individualisme naît ainsi de la dissolution du communisme primitif (J. VUILLEMIN, L'Être et le travail, 1949, p. 139).
2. [Désigne une doctrine]
a) Doctrine sociale qui prône la mise en commun des biens, la suppression de la propriété individuelle :
3. Quant au communisme, auquel je reviendrai, un mot suffit. Le dernier pays du monde où la propriété sera abolie, c'est justement la France. Si, comme disait quelqu'un de cette école, « la propriété n'est autre chose que le vol », il y a ici vingt-cinq millions de voleurs, qui ne se dessaisiront pas demain. Ce n'en sont pas moins d'excellentes machines politiques pour effrayer ceux qui possèdent...
MICHELET, Le Peuple, 1846, p. 154.
b) Doctrine qui prône l'égalité absolue. Synon. communisme égalitaire :
4. ... je me jetai par réaction dans le communisme le plus aveugle et le plus absolu. On pense bien que je ne donnais pas ce nom à mon utopie, je crois que le mot n'avait pas encore été créé; mais je décrétai en moi-même que l'égalité des fortunes et des conditions était la loi de Dieu, et que tout ce que la fortune donnait à l'un, elle le volait à l'autre.
G. SAND, Histoire de ma vie, t. 3, 1855, p. 32.
3. P. métaph., souvent péj. et p. plaisant. Mise en commun, partage (de toutes choses dans un domaine particulier); système égalitaire :
5. Il n'y a pas, chez les insectes, de reine, de roi ni d'ouvrières. Il y a une machine à pondre, dont rien ne nous fait supposer qu'elle exerce le moindre pouvoir. (...) Et le communisme de ces bestioles n'a aucun rapport avec celui des idéologues de notre brave humanité.
J.-R. BLOCH, Destin du Siècle, 1931, p. 279.
B.— Organisation économique et sociale basée sur le système de la propriété collective des moyens de production; doctrine qui préconise une telle organisation de la société. Synon. socialisme (comme étape vers le communisme intégral), collectivisme (ce dernier terme souvent péj. dans la polémique) :
6. C'est la société bourgeoise elle-même qui a mis tous les ans quatre milliards, c'est-à-dire la représentation d'un capital de cent milliards, en dehors de la propriété individuelle, définie par le droit de disposer. C'est elle qui a créé, à mi-chemin de la propriété individuelle et du communisme, une propriété collective d'État, une substance collective de propriété, que la démocratie sociale pourra peu à peu assimiler en propriété communiste.
JAURÈS, Ét. socialistes, 1901, p. 179.
Péj. Le Progrès nous mène au régime absolu des administrations, qui est tout simplement le communisme (L. VEUILLOT, Les Odeurs de Paris, 1866, p. 561).
Spéc. Organisation sociale conçue par Marx comme le stade ultime de l'évolution sociale activée par la lutte du prolétariat et devant aboutir à une société sans classes, sans propriété privée, sans exploitation de l'homme par l'homme, les biens étant distribués à chacun selon ses besoins. Synon. communisme intégral (cf. J. LACROIX, Marxisme, existentialisme, personnalisme, 1949, p. 35), communisme révolutionnaire.
Rem. Le Dict. écon. et soc. publ. par le Centre d'études et de recherches marxistes, Paris, Éd. sociales, 1975, p. 134, donne du marxisme, envisagé à son stade d'aboutissement, la déf. suiv. : ,,Régime social, sans classes, caractérisé par la propriété sociale de tous les moyens de production et d'échange, par la disparition complète de la forme valeur, par l'abondance de la richesse collective, permettant la satisfaction de tous les besoins individuels.``
C.— [En partic. dans le lang. d'aut. non-communistes] Système politique, économique et social, tel qu'il est prôné et/ou réalisé en Union soviétique depuis la révolution de 1917 et dans un certain nombre d'autres pays à la suite de celle-ci. Le communisme marxiste-léniniste; le communisme soviétique, chinois. Synon. ou quasi-synon. bolchevisme (cf. GREEN, Journal, 1931, p. 50), socialisme (cf. PERROUX, L'Écon. du XXe s., 1964, p. 589) :
7. ... considéré dans son esprit et dans ses principes, le communisme, tel qu'il existe, — avant tout le communisme des républiques soviétiques, — est un système complet de doctrine et de vie...
MARITAIN, Humanisme intégral, 1936, p. 44.
8. ... en maints endroits la ruine, la misère, le désordre. pouvaient avoir pour conséquence l'avènement du communisme et procurer aux Soviets autant de victoires sans batailles.
DE GAULLE, Mémoires de guerre, 1959, p. 210.
Prononc. et Orth. :[]. Ds Ac. 1878 et 1932. Étymol. et Hist. 1840 « socialisme préconisant la suppression de la propriété privée » (SAINTE-BEUVE, Corr. gén., 3, 332 ds QUEM.). Dér. de commun; suff. -isme. Fréq. abs. littér. :381. Fréq. rel. littér. :XIXe s. : a) 34, b) 166; XXe s. : a) 452, b) 1 229. Bbg. DUB. Dér. 1962, p. 34. — MAT. Louis-Philippe 1951, p. 41. — QUEM. Fichier. — REYBAUD (L.). Ét. sur les réformateurs contemp. Paris, 1842/43.

communisme [kɔmynism] n. m.
ÉTYM. 1840; de commun.
1 Vx. Organisation économique et sociale fondée sur la suppression de la propriété privée au profit de la propriété collective. Collectivisme, égalitarisme, socialisme. || Le communisme de Platon, platonicien. || Le communisme des socialistes utopiques, de Babeuf (babouvisme).
1 (…) le communisme, cette logique vivante et agissante de la Démocratie (…)
Balzac, les Paysans, VI, Pl., t. VIII, p. 104 (1845).
2 Si le communisme paraît réalisable c'est sous des conditions qui sont précisément l'inverse de l'idéal libertaire.
Ch. Gide, Cours d'économie politique, II, p. 178.
2 Système social prévu par Marx (et Engels), où les biens de production appartiennent à la communauté. || Le socialisme d'État, stade transitoire vers le communisme. Étatisme, socialisme.
3 De ceux-là seuls je me sens frère, qui sont venus au communisme par amour, par grande exigence d'amour.
Gide, Journal, Feuillets, II, été 1937.
3 Système politique, doctrine des partis communistes. Marxisme. || Le communisme russe de 1917. Bolchevisme. || Le communisme léniniste ( Léninisme; marxisme-léninisme), trotskiste ( Trotskisme), stalinien ( Stalinisme). || Le communisme chinois, maoïste.Le communisme français, italien, européen ( Eurocommunisme) et son évolution. Défendre, soutenir; combattre ( Anticommunisme) le communisme.
4 La pensée de Karl Marx et d'Engels exerce déjà son attraction secrète sur toute la jeunesse intellectuelle chinoise, et rien n'arrêtera (…) la marche finale de la communauté chinoise vers un collectivisme proche du communisme léniniste le plus orthodoxe.
Saint-John Perse, Correspondance, 3 janv. 1917, in D. D. L., II, 6.
4 Ensemble des communistes, de leurs organisations. || Le communisme international.
CONTR. Anticommunisme, capitalisme, fascisme, libéralisme.
COMP. Anticommunisme, cryptocommunisme, eurocommunisme, postcommunisme.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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